
À Man, le danger ne se cache pas. Il domine la ville.
Il suffit de lever les yeux pour apercevoir des maisons accrochées aux flancs des montagnes. Certaines semblent défier les lois de la gravité. D’autres sont construites au milieu de blocs rocheux ou sur des pentes si abruptes qu’il est difficile d’imaginer comment leurs occupants y accèdent chaque jour.
Ces habitations ne sont pourtant pas le fruit du hasard. Elles témoignent d’une urbanisation qui gagne progressivement les reliefs de la capitale régionale du Tonkpi, au mépris de la réglementation en vigueur. Derrière cette conquête silencieuse des montagnes se cache une réalité faite de précarité, d’absence d’infrastructures, de risques naturels et d’une dégradation progressive d’un patrimoine écologique pourtant protégé par l’État.
Notre enquête nous a conduits dans plusieurs quartiers construits sur les hauteurs de Man, où la montagne est devenue un lieu de vie… mais aussi une source permanente d’inquiétude.
Une vie qui commence par une ascension

Au quartier Kôkô, la journée débute bien avant le lever du soleil.
Des femmes redescendent les sentiers escarpés pour aller chercher de l’eau. Quelques heures plus tard, elles entreprennent le chemin inverse, une bassine pleine sur la tête, gravissant plusieurs centaines de mètres de pente sous un soleil parfois écrasant.
Cette scène se répète chaque jour.
« Nos femmes sont obligées de transporter l’eau depuis le bas de la montagne jusqu’aux habitations, sur plus de 500 mètres. C’est extrêmement fatigant. Quand on les voit monter avec leurs charges, on ne peut qu’avoir de la compassion », raconte Ibrahim Bamba, habitant du quartier Kôkô.
Ici, l’eau ne coule pas au robinet. Elle se transporte.
Les habitants vivent sans les infrastructures que l’on considère ailleurs comme élémentaires. Chaque déplacement exige un effort physique. Les enfants empruntent des chemins accidentés pour rejoindre l’école. Les personnes âgées avancent avec prudence sur des pistes où le moindre faux pas peut être dramatique.

Construire au prix de milles sacrifices
Au mistrot, bâtir une maison relève presque de l’exploit.
Le relief empêche l’accès des véhicules. Le sable, le gravier, le ciment ou les briques doivent être acheminés à dos d’homme.
« Le transport des matériaux représente une lourde contrainte. En raison de l’éloignement et du relief accidenté, acheminer du sable ou d’autres matériaux coûte très cher. Même la réalisation de simples travaux de maçonnerie devient difficile et onéreuse », explique Gnébélé Konaté.
À cette difficulté s’ajoute celle de l’électricité.
« Pour avoir le courant, il faut parfois tirer des câbles sur une centaine de mètres. Nos principales difficultés restent les routes et l’approvisionnement en eau », ajoute Julie Kanguie.
Le coût de la vie augmente avec l’altitude.

Quand la pluie transforme la montagne en piège
À la première pluie, les inquiétudes ressurgissent.
Les chemins deviennent glissants. Les rochers roulent. Les habitants craignent autant les chutes que les éboulements.
« Dès qu’il pleut, nous sommes obligés de descendre parce qu’il devient impossible de rester ici. Les chemins sont glissants et on risque de tomber à tout moment », confie Salimata Diomandé.
Une autre riveraine raconte avoir dû casser une partie de la roche pour aménager l’espace destiné à sa maison. Quelques mois plus tard, plusieurs blocs se sont détachés de la montagne, causant d’importants dégâts matériels.
Chaque saison des pluies ravive ainsi la peur d’un drame.
Une occupation interdite mais qui se poursuit
Le plus surprenant est que ces habitations n’auraient jamais dû voir le jour.
Le décret n°2021-583 du 20 octobre 2021 classe les flancs des montagnes parmi les zones écologiquement sensibles. Leur occupation est interdite afin de préserver les écosystèmes et de réduire les risques naturels.
Pourtant, année après année, les constructions continuent et s’intensifient.

« Ces forêts de montagne, difficilement accessibles, renferment des espèces protégées. Malheureusement, dans la région du Tonkpi, et particulièrement à Man, nous constatons qu’elles sont progressivement détruites au profit des habitations », déplore le capitaine Amankou François, chef du cantonnement des Eaux et Forêts de Man.
À mesure que les maisons apparaissent, le couvert végétal disparaît.
Une catastrophe annoncée ?
Pour Sébastien Klé Blé, directeur régional de l’Environnement et de la Transition écologique du Tonkpi, la situation devient préoccupante.
Au-delà des constructions, les activités de concassage de pierres accentuent la fragilité des versants.

« Le concassage fragilise les rochers. Dès lors que leur base est déstabilisée ou que la végétation qui les retient est détruite, ils peuvent se détacher et provoquer des éboulements à tout moment », avertit-il.
Selon lui, plusieurs campagnes de sensibilisation ont été organisées avec les autorités administratives et municipales afin d’encourager les populations à rejoindre des zones destinées à l’habitat.
Mais les constructions se poursuivent.
Aucune autorisation de construire
À la Direction régionale de la Construction, du Logement et de l’Urbanisme, le constat est sans appel.
« Ces occupations sont irrégulières. Depuis plusieurs années, nous multiplions les campagnes de sensibilisation afin d’informer les populations sur les risques encourus et sur les règles en matière d’urbanisme. Malheureusement, les installations se poursuivent », explique Claude Tahourou.
Le directeur régional est catégorique.

« Aucune autorisation n’a été délivrée pour construire sur ces sites. Les occupants ne disposent d’aucun document légal les autorisant à s’y installer. »
Autrement dit, toutes les habitations construites sur les flancs des montagnes échappent au cadre légal.
Entre détresse sociale et urgence écologique
L’enquête révèle un paradoxe saisissant.
D’un côté, des familles qui cherchent simplement un endroit où vivre, faute d’alternative accessible.
De l’autre, un espace naturel que la loi protège en raison de son rôle dans la conservation de la biodiversité, la stabilité des sols et la lutte contre les effets du changement climatique.
Entre ces deux réalités, les autorités peinent à imposer la réglementation.
Pendant ce temps, les montagnes de Man changent peu à peu de visage.

Chaque arbre abattu, chaque rocher dynamité et chaque maison construite plus haut réduit un peu plus la capacité de ces écosystèmes à protéger la ville.
La montagne nourrit aujourd’hui les rêves de ceux qui veulent un toit. Mais si rien n’est fait, elle pourrait demain devenir le théâtre d’une catastrophe que tous disent redouter, sans parvenir à l’empêcher.
Les Nouvelles du Tonkpi